Sanga Aboubacar : « Pour moi, un artiste, c’est un créateur. Pour le développement de sa création, c’est d’autres intervenants… ».
Sanga Aboubacar, entrepreneur culturel, est le secrétaire exécutif du collectif wekré qui est une association composée de jeunes Burkinabè aux profils et compétences variés, réunis autour d’un même engagement : mettre leur expertise au service de la promotion des arts plastiques. C’est dans cette dynamique qu’ils ont initié Wekré, le marché d’art contemporain de Ouagadougou. Le rendez-vous phare, qui se tient chaque année au parc urbain Bangr Weogo.
Wekré, le marché d’art contemporain de Ouagadougou
Wekré est avant tout une plateforme de promotion et de diffusion des arts plastiques, aussi bien au Burkina Faso qu’à l’international.« Chaque année, nous lançons un appel à candidatures pour accueillir des artistes venus de tout le continent africain »: Sanga Aboubacar
Ce qui fait la particularité de Wekré, c’est son caractère pluridisciplinaire. Nous avons la sculpture, la peinture, le design, la photographie et les installations artistiques. Là où certains événements sont centrés sur une seule discipline, Wekré offre une vision d’ensemble de la diversité et de la richesse de la création contemporaine.
Ce rendez-vous est aussi une passerelle entre les artistes et les acteurs du marché de l’art. « Nous invitons chaque année des galeristes, des critiques d’art, des promoteurs culturels venus du monde entier. Leur présence permet non seulement de faire rayonner les artistes burkinabè et africains, mais aussi de créer des opportunités concrètes de collaboration, d’accompagnement et de circulation des œuvres ».
Leur ambition, à travers Wekré, est de contribuer à structurer un véritable marché local de l’art au Burkina Faso. Un enjeu crucial pour offrir aux artistes un cadre durable de visibilité et de viabilité économique. À Wekré, le festival ne se limite pas à une simple vitrine artistique. Il constitue un véritable espace de marché et de rencontres pour les plasticiens. « Vous avez la possibilité de vendre, parce que le travail que nous faisons est un travail de communication à l’endroit du grand public ».
Chaque année, de nombreux visiteurs découvrent les arts plastiques pour la première fois. Certains, séduits par un tableau, une sculpture ou une photographie, achètent sur un coup de cœur. « Sur les cinq éditions que nous avons organisées, nous avons vendu près d’une centaine de pièces. Bien sûr, nous aurions aimé aller encore plus loin, mais ce chiffre reste très encourageant ».
L’engouement ne cesse de croître. Ce qui fait de Wekré un lieu privilégié de vente directe et d’émergence de collectionneurs. Mais le festival va plus loin. Il ouvre des perspectives professionnelles. « Des personnalités du monde de l’art y sont invitées, comme Olivier Sultan, promoteur d’art à Paris, ou encore Mimi Errol et Célestin Koffi de Côte d’Ivoire. Grâce à ces rencontres, plusieurs jeunes artistes ont été sélectionnés pour exposer à l’étranger et établir des partenariats durables ». Wekré est ainsi un marché, un tremplin pour les artistes émergents et un lieu d’échanges entre créateurs, galeristes et amateurs d’art.
Le Burkina Faso est un pays de consommation d’artisanat d’art
Le marché de l’art contemporain au Burkina Faso reste très fragile. « La consommation des produits issus de la création contemporaine y est limitée, car le pays est surtout un pays de consommation d’artisanat d’art. C’est ce que traduisent des événements majeurs comme le SIAO ou l’existence du Centre National d’Artisanat d’Art du Burkina Faso ».
En revanche, les œuvres issues de la création contemporaine ne touchent qu’un cercle restreint, composé de personnes ayant les moyens et l’intérêt pour ce type d’art. Résultat : le marché reste infime, voire presque inexistant. Cette faiblesse s’explique aussi par l’absence de structuration du secteur. « Les artistes plasticiens sont souvent contraints de tout faire eux-mêmes. Créer, promouvoir et vendre leurs œuvres. Pour moi, un artiste, c’est un créateur. Pour le développement de sa création, c’est d’autres intervenants. Il n’y a que par ça qu’on peut arriver à développer le secteur ».
Dans ce contexte, des initiatives comme le festival Wekré jouent un rôle essentiel. Elles permettent aux artistes d’accéder au public, d’exposer, de vendre et surtout de rencontrer des promoteurs et galeristes susceptibles de faire circuler leurs œuvres au-delà des frontières nationales. « Chaque année, nous mettons en place de nouvelles stratégies pour attirer et sensibiliser le public ».
L’un des grands défis auxquels fait face le marché de l’art contemporain au Burkina Faso est le rapport du public à l’art plastique. Beaucoup de Burkinabè ne se sentent tout simplement pas concernés par ce domaine. « On entend souvent cette phrase, dite avec un sourire : ‘’Ah, ça, c’est des histoires de blancs’’ ». Cette remarque traduit une distance culturelle et symbolique entre les œuvres et une grande partie du public local.
« Pourtant, quand on regarde le travail d’artistes tels que Ki Siriki, Christophe Sawadogo, Harouna Ouedraogo ou Abou Traoré, on réalise que leurs œuvres racontent nos réalités, nos vécus, notre histoire et nos personnages. Elles parlent de nous, mais le public n’a pas toujours les outils de lecture nécessaires pour les comprendre ou les apprécier pleinement. »
C’est là un handicap majeur. Sans éducation artistique, il est difficile de créer une véritable base de consommateurs et de collectionneurs locaux. « Une des clés serait d’introduire l’enseignement de l’art plastique dès l’école primaire, pour initier les enfants à ce langage visuel, leur permettre de se familiariser avec ce domaine et d’en faire, plus tard, des acteurs et des publics avertis ».
À cela s’ajoute la nécessité de multiplier les événements culturels à travers le pays. « Avec une population de près de 25 millions d’habitants, c’est un vaste public potentiel à sensibiliser et à former. Cette éducation artistique est une étape cruciale pour transformer le public en consommateurs et acquéreurs d’œuvres ».
Même les opérateurs économiques pourraient jouer un rôle important. En intégrant l’art dans une logique de valeur et d’investissement, ils peuvent contribuer à dynamiser le marché. « Acheter une œuvre à 100 000 francs CFA et la revendre à 125 000 francs, c’est déjà reconnaître que l’art a une valeur spéculative ». C’est en développant ce type de réflexes économiques et culturels que l’on pourra renforcer le secteur. Le manque de connaissance du grand public sur les arts plastiques est aujourd’hui le plus grand obstacle au développement du marché local. Pour y remédier, il faut non seulement un travail de sensibilisation mais aussi une meilleure structuration de l’écosystème artistique, afin d’accompagner les artistes dans la promotion et la commercialisation de leurs œuvres.
Le marché de l’art au Burkina Faso connaîtra une véritable montée en puissance
La multiplication d’événements artistiques portés par des acteurs nationaux, ce qui renforce la visibilité et la légitimité des arts plastiques sur le plan local. Par ailleurs, une nouvelle génération d’artistes émerge, des jeunes créateurs capables de communiquer efficacement sur leurs œuvres grâce au digital. Cela facilite la diffusion, les rencontres avec des acheteurs potentiels et même des ventes en ligne.
« Dans les cinq à dix prochaines années, je suis convaincu que l’avenir des arts plastiques au Burkina Faso sera prometteur. D’abord parce que le numérique joue aujourd’hui un rôle déterminant ». Il est également question, à terme, d’introduire des modules d’arts plastiques à l’école primaire, ce qui permettra de sensibiliser les enfants dès le plus jeune âge. Ce public en construction constitue un levier important pour l’avenir du marché de l’art dans le pays.
« De notre côté, à Wekré, nous innovons chaque année pour trouver de nouvelles stratégies d’attraction du public. Tous ces éléments combinés permettent de croire que dans les années à venir, le marché de l’art au Burkina Faso connaîtra une véritable montée en puissance ».
Les habitudes de consommation aussi évoluent : beaucoup commencent par acheter de petites pièces avant de se tourner vers des œuvres plus importantes. Tout cela montre qu’un écosystème favorable est en train de se mettre en place.
« Sur le plan international, le monde de l’art dispose déjà d’un véritable dispositif de valorisation des œuvres, communément appelé “la cote” dans le milieu. Ce système repose sur plusieurs mécanismes qui permettent de donner une valeur marchande et symbolique aux créations des artistes ». Il existe des ventes aux enchères au cours desquelles les œuvres sont proposées à un large public de collectionneurs et de professionnels. Lorsqu’une œuvre est vendue dans ce cadre, cela signifie qu’elle a franchi un palier en termes de reconnaissance et de valeur. Le prix obtenu lors de ces ventes est souvent bien plus élevé que le montant initial proposé directement par l’artiste. C’est ainsi que se construit et s’élève la cote d’un artiste.
« Mais au-delà de ces mécanismes, le parcours de l’artiste lui-même joue un rôle déterminant ». Plus un artiste construit un parcours solide, participe à des expositions prestigieuses, collabore avec des institutions reconnues, plus la valeur de son travail augmente.
En somme, la valorisation d’une œuvre repose sur une combinaison de facteurs : le marché, la critique, les ventes, mais aussi le cheminement artistique. Tous ces éléments contribuent à donner de la valeur à une œuvre et à inscrire l’artiste dans une véritable dynamique de reconnaissance internationale.
« Ce travail a été rendu possible grâce au soutien de ANF.»