« C’est la capacité à investir dans sa carrière qui permet de tenir sur la durée » : Christophe Sawadogo
Christophe Sawadogo, est un artiste peintre burkinabè et fondateur des Ateliers Maneeré. C’est un espace où il crée, expose ses œuvres, qu’il met également à la disposition d’autres artistes afin qu’ils puissent s’exprimer. Pour lui, Il est essentiel que les créations trouvent leur place ici, en Afrique, et ne partent pas uniquement à l’extérieur. C’est à ce prix que notre art pourra grandir et rayonner.
Le processus créatif doit pouvoir refléter les pulsions intérieures
Le processus créatif, pour lui, c’est avant tout une foule d’émotions et d’idées qui se bousculent. Le plus difficile, c’est de réussir à les agencer pour qu’elles trouvent leur place sur la toile. Un jet de couleur, un tracé… tout cela doit pouvoir refléter les pulsions intérieures.
Avoir l’inspiration, c’est une chose. Mais savoir l’exprimer, c’en est une autre. « Ce que j’ai appris au fil de mon parcours, ce sont les acquis techniques, mais aussi les doutes. Parce qu’il y a toujours des obstacles souvent imprévus qui apparaissent dans le processus. Et finalement, ces obstacles deviennent aussi révélateurs de notre personnalité ».

Pour lui, il n’existe pas de méthode unique. C’est un mélange de vécu et d’expérience. Parce que dans une œuvre, il y a ce que nous savons déjà et ce que nous découvrons en créant. « On dira que c’est moi l’auteur, mais en réalité il y a ce que la toile elle-même suggère, et ce que j’y apporte. C’est cette rencontre, ce dialogue, qui fait naître l’œuvre ».
Aujourd’hui, sa démarche artistique se divise en deux volets
Au départ, il a travaillé avec l’encre de Chine sur papier. Ensuite, il a voulu transposer cette technique sur toile, avant d’explorer l’acrylique. Petit à petit, il a expérimenté des mélanges avec de la terre, ce qui donne plus de matière et de relief à ses toiles, contrairement au papier qui reste plus transparent, plus fluide et léger.
« Aujourd’hui, ma démarche se divise en deux volets. Sur papier, j’expérimente surtout l’encre de Chine, l’aquarelle, des techniques plus fines et légères. Sur toile, je travaille plutôt l’acrylique, les terres et parfois le collage, ce qui donne des textures plus denses et organiques ».
La plupart du temps, ces œuvres traduisent son vécu, ses expériences avec la vie et ce que qu’il observe dans la société. Elles racontent autant ses relations personnelles, ses souvenirs d’enfance que des réalités collectives : les crises, les aspirations à la paix, la justice, la solidarité, le vivre-ensemble.
« Je travaille beaucoup en atelier, dans une démarche intime et personnelle. Mais je crée aussi en groupe, avec des enfants, des adultes, des inconnus, au Burkina Faso, au Ghana ou ailleurs. Ces rencontres nourrissent mon art et jalonnent mon parcours ».
Un exemple marquant est sa toile Ganpèla. Elle est née d’un atelier qu’il a animé dans une école sous paillotte du village de Ganpèla, près de Ouagadougou. Il y a travaillé avec des enfants déplacés venus du nord du Burkina, fuyant la crise sécuritaire. Ensemble, ils ont peint leur école et créé autour du thème du déplacement, de l’exil et de l’espérance. De cette collaboration est née une œuvre où le mot-clé est clair : la paix, la solidarité, le vivre-ensemble.

Les artistes doivent faire face à de nombreux défis pour exister dans le milieu
« Je pense qu’il y a toujours des obstacles. Comme le disait un grand artiste nigérian d’origine ghanéenne, El Anatsul : même dans le caïcedra, il y a des vers de terre qui y vivent . Cela veut dire que même dans un monde difficile, il reste des espaces de vie et d’expression ».
Pour lui, aujourd’hui, les artistes doivent faire face à de nombreux défis : l’insécurité, la précarité des conditions de travail, le manque de matériel, mais aussi l’isolement. « Il y a quelques années, il était plus facile de voyager, de rencontrer d’autres artistes, d’échanger. Aujourd’hui, tout est plus restreint, et les contacts se limitent souvent au virtuel. Or, l’art ne peut pas seulement se vivre derrière un écran : il faut bouger, aller vers l’autre, créer ensemble ».
Malgré ces contraintes, ils continuent à se battre pour s’exprimer, pour partager leurs créations, et pour garder l’espoir d’un monde plus ouvert, plus juste et plus paisible. Parce que c’est cela, au fond, le rôle de l’art : donner à voir, à ressentir, et à rêver, même dans l’adversité.
Aujourd’hui, les arts plastiques ont plus que jamais un rôle à jouer pour le retour de la paix.
« Nous sommes tous, directement ou indirectement, touchés par ce qui se passe autour de nous ». À travers leurs créations, ils doivent trouver le moyen de communiquer avec la société, de créer un espace de dialogue qui dépasse les frontières du langage.
L’art peut naître de notre environnement immédiat. Les matériaux rejetés dans la nature, les couleurs locales… tout cela peut être réutilisé pour donner vie à des œuvres de qualité, à condition d’y mettre de la rigueur et de la créativité. Ces choix apportent de nouvelles couleurs, de nouvelles formes d’expression, différentes de ce que l’on voit déjà ailleurs.

Lorsqu’on se retrouve dans des manifestations artistiques, c’est justement cette singularité qui compte : ce que chaque artiste apporte de son histoire, de sa terre, de sa culture. « Je crois profondément que nos terres et nos mémoires ont beaucoup à offrir à l’humanité. Et en ce sens, les artistes africains portent une grande responsabilité : celle de travailler pour que leur histoire, leur géographie et leur héritage continuent de rayonner dans le monde ».
L’espoir et la capacité à investir dans sa carrière qui permettent de tenir sur la durée.
Pour Christophe, c’est un milieu où l’on vient d’abord par passion. Parfois, cette passion est récompensée, parfois non. Quand il commencé, il devait chercher les moyens ailleurs. « J’ai fait de la maçonnerie, donné des cours à domicile… tout cela pour pouvoir investir dans mes créations. Aujourd’hui, grâce à Dieu, c’est mon art qui me fait vivre ».
L’art peut être un métier nourrissant, mais il demande beaucoup de patience et de persévérance. Le marché est restreint, les conditions sont difficiles, et il y a des moments de découragement. Mais quand on a vraiment la passion, on trouve toujours la force d’avancer. Comme le maçon croit en son métier ou l’agriculteur en sa terre, l’artiste doit croire en sa vocation, malgré les obstacles. « C’est le mental, l’espoir et la capacité à investir dans sa carrière qui permettent de tenir sur la durée ».

L’avenir de nos arts ne dépend pas seulement de l’aide ponctuelle. Ce qu’il nous faut, ce sont de vraies infrastructures : des écoles de beaux-arts pour former, des galeries et musées actifs, une critique d’art, et surtout des collectionneurs et institutions locales qui achètent nos œuvres. « Il est essentiel que nos créations trouvent leur place ici, en Afrique, et ne partent pas uniquement à l’extérieur. C’est à ce prix que notre art pourra grandir et rayonner ».
« Ce travail a été rendu possible grâce au soutien de ANF.»