La cour royale de Tiébélé au Burkina Faso : le patrimoine qui menace de se fissurer au sens propre comme au figuré

Article : La cour royale de Tiébélé au Burkina Faso : le patrimoine qui menace de se fissurer au sens propre comme au figuré
Crédit: © La direction du patrimoine culturel du Burkina Faso
29 avril 2025

La cour royale de Tiébélé au Burkina Faso : le patrimoine qui menace de se fissurer au sens propre comme au figuré

Au Burkina Faso, la Cour royale de Tiébélé attire par son architecture en terre et ses fresques peintes par les femmes. Mais ce chef-d’œuvre ancestral résistera-t-il aux pressions du monde moderne ?

Les habitats sont construits en terre, bouse de vache, paille et bois etc. © Service d’Information du Gouvernement

Au pied de la colline Tchébili, dans le sud du Burkina Faso, s’étend un patrimoine : la Cour royale de Tiébélé. Depuis le XVIe siècle, cette enclave du peuple Kasséna raconte une histoire millénaire d’esthétique, de spiritualité et d’organisation sociale. Mais aujourd’hui, entre changement climatique, modernisation en continue et manque de moyens, le site menace de se fissurer au sens propre comme au figuré.

Les Kasséna font partie des ethnies les plus anciennes installées sur le territoire burkinabè. Ils sont classés dans le groupe des « Gurunsi » tout comme d’autres groupes ethniques de la région (Nuni, Nankana, Lélé…). Divers mouvements migratoires, situés vers le XVIe siècle, ont contribué à la mise en place du peuplement Kasséna. Certaines populations sont venues du pays Moaga, d’autres trouvent leurs origines dans le village de Kasana (Ghana actuel).

Une architecture traditionnelle, un art transmis par les femmes

Entièrement construite en terre, bouse de vache, paille et bois, la Cour royale de Tiébélé n’est pas un simple habitat : elle est un livre ouvert sur l’histoire du peuple kasséna. Chaque maison, notamment le Dinian le Mangolo ou encore le Draa possède une forme et une fonction précises, selon le statut social ou l’âge de ses habitants.

Mais si les hommes bâtissent, ce sont les femmes qui insufflent l’âme aux murs. À l’aide de pigments naturels comme le kaolin, le graphite et la latérite, elles dessinent, gravent et modèlent des fresques géométriques et symboliques. Cet art, transmis de génération en génération, constitue une mémoire de la communauté. « Chaque motif a un sens. Nous peignons pour raconter, pour protéger, pour transmettre », confie une aînée de la Cour.

Les femmes sont les gardiennes de l’esthétique de ce patrimoine. © La direction du patrimoine culturel du Burkina Faso

Malgré sa beauté, de nombreuses menaces pèsent cependant sur ce patrimoine. la Cour n’est pas à l’abri des tempêtes contemporaines. L’usage de matériaux modernes comme le ciment, la tôle ou les peintures industrielles altère l’authenticité du site. Pire : ces matériaux sont souvent perçus comme plus “modernes” ou “durables” par les jeunes générations, peu sensibilisées à l’importance des techniques traditionnelles. « Nous devons éviter que la modernité n’efface ce que nous avons de plus précieux », martèle un membre du comité de sauvegarde. L’accès à la cour est conditionné : 500 FCFA pour les élèves, 1000 FCFA pour la nationaux et 2000 FCFA pour les expatriés avec un guide obligatoire à 5000 FCFA.

Un site reconnu, mais toujours en attente de protection durable

Le 26 juillet 2024 a new Dehli, en Inde lors de la 46é session du comité mondial de l’UNESCO, le Burkina Faso obtenu l’inscription de la Cour royale de Tiébélé sur la liste du patrimoine mondiale de l’UNESCO. Cette inscription renforce la position du Burkina Faso sur la scène mondiale en tant que gardien d’un patrimoine culturel, tout en ouvrant de nouvelles perspectives pour le développement touristique et culturel du pays.

Entre changement climatique, modernisation en continue et manque de moyens, le site menace de se fissurer. © UNESCO

La survie de Tiébélé ne repose pas seulement sur des murs solides, mais sur une transmission de l’héritage. Et les femmes, une fois encore, sont au cœur de cette mission. Par leurs gestes, leurs récits et leurs savoirs, elles perpétuent l’identité kasséna. Mais pour combien de temps encore ? Entre mémoire et mutation, la Cour royale de Tiébélé représente les dilemmes de nombreux patrimoines africains : comment préserver sans figer ? Comment moderniser sans dénaturer ? Et surtout, comment impliquer les jeunes pour que cette beauté ne devienne pas un vestige ?

Toute compte fait, la survie de Tiébélé repose aujourd’hui sur la capacité à transmettre un héritage, sans le figer dans le passé. Pour Alempoa, artisane peintre de la région, « tant que nos filles apprendront à tracer les dessins avec patience, Tiébélé vivra. Mais si elles quittent les murs pour les téléphones, nos couleurs finiront par s’effacer. » Un regard que nuance Idrissa Konaté, étudiant en anthropologie à l’université Joseph Ki Zerbo, pour qui « le défi n’est pas de figer Tiébélé comme dans un musée, mais d’accepter que sa beauté continue d’évoluer, portée par les nouvelles générations, avec leurs outils d’aujourd’hui. » Ce besoin d’adapter la transmission trouve un écho chez Awa Bapoessan, jeune kasséna engagée sur les réseaux sociaux : « Nous devons arrêter de voir la modernité comme une menace. Un TikTok bien fait peut faire aimer Tiébélé à des milliers de jeunes qui n’ont jamais mis les pieds ici. C’est aussi une façon de protéger notre héritage. »

Entre mémoire, mutation et innovation, Tiébélé illustre ainsi les défis de nombreux patrimoines africains : comment préserver sans enfermer, et comment moderniser sans trahir ?

Partagez