« Cahier d’un retour au pays natal » de Jean Michel Dissake Dissake : une exposition qui invite à sonder notre identité
Le vernissage de l’exposition Cahier d’un retour au pays natal du plasticien camerounais Jean Michel Dissake Dissake a eu lieu à Pefaco Hôtel le 11 septembre 2025, dans le cadre de la 11ᵉ édition de la Rencontre internationale d’art contemporain (RIAC). À travers cette série créée en 2023, l’artiste poursuit une quête d’équilibre entre le passé, le présent et l’avenir.
Ode à Senghor, Birago Diop, Le souffle des ancêtres, Forêt illuminée… autant de titres qui composent cette série riche de symboles et de textures. Sur les cartels, on peut lire Ode à Senghor ; la série Initiation, regroupant Bwete, Esa et Sans titre ; la série Milan Migongué 1, 2 et 3 ; Libala ; Birago Diop ; Le souffle des ancêtres et Forêt illuminée.

Les tableaux sont accrochés sur des panneaux disposés en demi-cercle, recouverts de tissu blanc, à l’extérieur comme à l’intérieur. Chaque toile, travaillée dans des gammes de noir, marron, rouge, bleu, vert ou jaune, laisse apparaître la couleur brute du fer grâce à des gravures métalliques. Face aux œuvres de Dissake, le spectateur est immédiatement happé par l’intensité des regards et la densité des formes. Visages difformes, fleurs, feuillages, silhouettes humanoïdes aux grands yeux vides semblent scruter le visiteur, comme pour lire en lui.
La technique employée est celle du médium mixte, avec peinture, collage et métal. Par cette démarche, l’artiste suggère un dialogue entre l’humain, l’animal et le cosmique. Des visages se fondent dans des motifs végétaux, des fonds métalliques gravés, dans une peinture qui interroge l’identité, le patrimoine, la communauté et le rapport au cosmos. Reliées et désorientées à la fois, ces figures ouvrent la voie à de multiples interprétations philosophiques et spirituelles.

Jean Michel Dissake Dissake est un artiste multimédia nourri d’un héritage singulier. Fils d’un architecte et petit-fils d’un chef traditionnel Sawa au Cameroun, il s’inspire de ces racines pour élaborer une démarche artistique où les codes et symboles dialoguent avec la nature. Ses œuvres témoignent d’une recherche constante d’harmonie et d’une volonté d’expérimenter avec de nouveaux matériaux, notamment les mosaïques.
Hommage à Aimé Césaire
Le titre de l’exposition fait référence au célèbre poème d’Aimé Césaire, publié pour la première fois en 1939. Texte fondateur de la Négritude, Cahier d’un retour au pays natal est à la fois cri de révolte, méditation sur l’identité noire et quête de renaissance.
Comme Césaire qui interroge son île, la Martinique, pour retrouver une mémoire occultée par la colonisation, Dissake semble explorer, à travers ses visages multiples, une mémoire collective africaine marquée par l’histoire. Les toiles, peuplées de figures morcelées et imbriquées, traduisent un même processus de reconstruction identitaire. Tous deux interrogent l’exil, la mémoire, l’identité noire et le besoin de réenracinement.
L’œuvre Libala, qui signifie « mariage » en lingala, met en scène deux personnages unis par les bras et le cou, entourés de visages abstraits en arrière-plan. La répétition de ces figures disproportionnées lui permet de dialoguer avec les autres toiles tout en proposant une représentation plus claire de l’humain. Le noir, le blanc et le gris métallique créent un effet rappelant le trait du crayon, tandis que son allure sculpturale évoque le bas-relief.

Contrairement à d’autres œuvres plus énigmatiques, Libala s’oriente vers une lecture symbolique de l’union. L’homme, vêtu de lignes verticales, suggère la croissance et la continuité, tandis que la femme, ornée de cercles, renvoie à la fécondité et à l’abondance. Les deux figures, main dans la main comme dans une danse rituelle, se tiennent sous les regards d’une assistance tantôt abstraite, tantôt distincte, avec deux demi-visages semblant officier cette union. Devant Libala, le public a l’impression d’assister à un mariage qui transcende l’humain pour atteindre le sacré, comme si l’union devenait un rituel.
Saisir le message sans explication
Les visages superposés et les lignes complexes peuvent sembler hermétiques à un public non initié, qui pourrait peiner à saisir le message sans médiation. Le lien avec Cahier d’un retour au pays natal n’apparaît pas forcément d’emblée, si ce n’est par le titre. Ce décalage peut constituer une faiblesse en rendant la thématique moins lisible. Mais il peut aussi être une force, en ouvrant un espace d’interprétation libre où peinture et poésie se rencontrent.
Il serait intéressant de proposer, lors du vernissage, une lecture d’extraits du poème de Césaire pour ancrer immédiatement le spectateur dans cet univers. L’exposition Le souffle de l’indépendance tachée de sang de Sophie Fardet, qui associait lectures de textes par des comédiens et portraits de vingt-deux présidents africains assassinés, illustre cette approche. De même, associer chaque tableau à une citation du Cahier renforcerait le dialogue entre image et poésie.

En revanche, la scénographie, notamment l’éclairage, n’a pas permis de mettre pleinement les œuvres en valeur. Cette expérience rappelle combien la présentation participe à la réception et à l’émotion artistique. À titre d’exemple, l’exposition ZIKR de la photographe burkinabè Soum Eveline Bonkoungou, présentée au Goethe-Institut de Ouagadougou, a tiré parti de zones tamisées et de focales ciblées pour magnifier les visages et l’univers religieux représenté.
« Cahier d’un retour au pays natal » invite à sonder la mémoire, l’identité et l’humanité partagée à travers des visages fragmentés. L’exposition séduit par la force expressive des œuvres de Dissake et leur capacité à interroger la mémoire et l’identité. Malgré certaines limites de mise en valeur, elle offre une réflexion sur l’universalité de la condition humaine, où l’être retrouve sa place dans le grand cercle du vivant.